APARTHEID


APARTHEID
APARTHEID

L’abolition officielle de l’apartheid en 1991 a mis fin sur le plan juridique à un système social de relations interpersonnelles et intercommunautaires qui avait progressivement rejeté l’Afrique du Sud blanche au ban de la communauté internationale.

C’est en 1950 que le mot afrikaans apartheid entre dans le vocabulaire sud-africain. Il signifie littéralement «état de séparation». Mais il prend rapidement le sens de système politique organisé à partir d’une discrimination raciale rigoureuse, voire d’une hiérarchisation des groupes ethniques, selon le principe affirmé en son temps par le Premier ministre H. F. Verwoerd: «Chaque individu doit occuper dans la société la place qui lui revient.»

La doctrine de l’apartheid, qui se donne comme objectif et légitimation «le développement parallèle et séparé des races», postule au départ une séparation territoriale systématique entre les différents groupes ethniques. C’est donc beaucoup plus qu’une ségrégation de fait qui a toujours plus ou moins existé en Afrique du Sud eu égard à la complexité de l’histoire coloniale et à la diversité sociologique du pays. C’est aussi une doctrine très différente de la doctrine «séparé mais égal» (Separate but Equal ) maintenue jusqu’en 1954 par la Cour suprême fédérale américaine dans le cadre du «problème noir» aux États-Unis.

Une telle doctrine n’a pu s’affirmer puis s’épanouir (avant de tomber dans l’impasse) qu’en prenant appui sur un ensemble de croyances et de comportements étroitement liés à la mentalité et à l’histoire de la communauté blanche sud-africaine, et plus précisément de la communauté afrikaner .

C’est effectivement à partir du moment où cette communauté conquiert le pouvoir politique (élections législatives de 1948) par le biais du Parti national que s’instaure officiellement le système apartheid. Il est amorcé vigoureusement (loi de 1950) par le Premier ministre D. F. Malan (1948-1954), puis développé par son successeur J. L. Strijdhom (1954-1958) qui lance le slogan du baaskap – la domination du maître blanc – et de l’afrikanerdom . Il reviendra à H. F. Verwoerd, Premier ministre de 1958 à 1966, de «rationaliser» le système et d’en tirer toutes les conséquences logiques, à commencer par le découpage territorial (homelands puis bantoustans ).

Jusque vers les années 1980, le système apartheid, étendu au Sud-Ouest africain-Namibie, apparaît inébranlable. Il résiste à toutes les pressions internes et internationales: condamnations rituelles par l’O.N.U. et par les mouvements anti-apartheid, lutte armée lancée à partir de 1966 par l’African National Congress (A.N.C.) et ses alliés, menaces de sanctions et exclusion des organisations internationales.

Les tenants du système ne réclament que du temps pour faire la preuve du succès de la formule, tandis que les sympathisants voient dans l’apartheid, malgré ses défauts, une modalité intéressante... du droit à l’autodétermination des peuples et des ethnies.

À chacun ou presque sa géopolitique de l’apartheid. C’est dire assez l’ambiguïté qui a toujours accompagné cette politique de développement parallèle et séparé des races malgré les justificatifs et les justifications avancés par ses promoteurs.

Au moment où l’abandon de cette doctrine en atteste l’échec – dont les conséquences à moyen et long terme en Afrique du Sud sont difficiles à évaluer –, il faut en rappeler l’origine, le contenu, ainsi que les crises et les combats qu’elle a provoqués pendant presque un demi-siècle.

1. Les fondements de l’apartheid

Les croyances traditionnelles du peuple boer, passées en héritage à la communauté afrikaner, et l’influence d’idéologies totalitaires sont les deux sources principales de cette doctrine. À vrai dire, il s’agit moins d’une doctrine scientifiquement élaborée que d’un ensemble de thèmes, propagés surtout dans les discours officiels, qui constituaient la philosophie politique du nationalisme afrikaner.

L’image du Boer classique, le pionnier hollandais du XVIIIe siècle et le voortrekker du Grand Trek, est celle qu’a popularisée la formule afrikaans Die Boer met sij bijbel en sij roer (le Boer avec sa bible et sa carabine). Vivant frustement et même dangereusement, il vivait aussi de certitudes étayées sur une foi calviniste austère, bornée sans doute, mais sincère. Ce fond de croyances a persisté. Il explique la permanence de certaines attitudes politiques et, malgré l’évolution des mentalités dans la communauté européenne, sert encore de cadre de référence pour une bonne partie de celle-ci.

Quatre «dogmes»

Quatre thèmes principaux se dégagent comme de véritables dogmes. D’abord le thème de l’histoire nationale, celle du peuple boer, qui, comme les Hébreux de l’Ancien Testament, a connu le Grand Exode (le Grand Trek de 1836-1840) et continue d’éprouver les difficultés inhérentes à la situation privilégiée de peuple élu.

L’évidente «volonté divine» qui, aujourd’hui comme hier, guide le destin de la nation afrikaner constitue le deuxième thème de la philosophie nationaliste. Le préambule de la Constitution républicaine de 1961 se faisait l’écho de cette croyance profondément ancrée: «En humble soumission à Dieu tout-puissant, qui régit les destinées des nations et l’histoire des peuples, qui a rassemblé sur cette terre nos ancêtres venus de toutes parts et la leur a donnée, qui les a guidés de génération en génération, qui les a miraculeusement délivrés des dangers qui les menaçaient...» Or Dieu a voulu la séparation des races, et l’apartheid, qui est précisément fondé sur la «différenciation» naturelle des êtres humains, est donc conforme à la volonté divine. Il est vrai que, depuis son tournant historique de 1986, l’Église réformée hollandaise (N.G.K.) a abandonné ce support biblique, mais les «dissidents» continuent d’exploiter en ce sens les Écritures.

Un troisième thème, souligné avec insistance, affirme que le rôle privilégié, quoique incompris, de l’Afrique du Sud blanche est de défendre la civilisation chrétienne occidentale. La lutte contre les doctrines matérialistes, auxquelles on associe volontiers les aspirations libérales, s’impose au nom du christianisme. La défense de la civilisation occidentale implique le maintien de la suprématie blanche, seule garante de ces valeurs fondamentales. Autrement dit, s’opposer à l’apartheid c’est vouloir saper la civilisation chrétienne dont les non-Blancs sont pourtant bénéficiaires.

Enfin, il y a la croyance en la nécessité de préserver la pureté biologique de la race blanche. Officiellement, on n’affirme plus que les autres races sont «inférieures», on insiste seulement sur les différences de civilisation et sur les décalages culturels. L’argument cache néanmoins une mystique de la race, ouvertement proclamée avant la Seconde Guerre mondiale par les «nationalistes purifiés». Ceux-ci condamnaient «le libéralisme et le négrophilisme qui voudraient balayer toutes les barrières de couleur et faire de l’Afrikaner un être sans colonne vertébrale». D’où cette crainte maladive du métissage, aggravée par la progression numérique des non-Blancs, qui pousse à rejeter hors de la communauté blanche tout individu qui ne ressemble pas suffisamment à un Blanc. «Le problème fondamental est de préserver la race blanche et la civilisation occidentale», déclarait en 1956 le Premier ministre Strijdhom. Cette formule explique au fond tout le système de l’apartheid.

L’inspiration nazie

À cette conception chrétienne et paternaliste de la séparation des races, appelée parfois «apartheid honorable» (eerbare apartheid ), s’est surimposée, à partir des années 1930, une philosophie politique autoritaire, exclusive et agressive, directement inspirée du nazisme. La presse nationaliste (notamment Die Transvaler , dont le rédacteur en chef est en 1940 le futur Premier ministre Verwoerd) développe avec complaisance les thèmes favoris de l’idéologie nazie.

L’antisémitisme, pratiquement inconnu auparavant, se manifeste alors aussi bien à l’égard des juifs sud-africains, dont le pourcentage par rapport à la population blanche totale est d’environ 5 p. 100, qu’à l’égard des juifs réfugiés d’Europe centrale et d’Allemagne. Diverses lois menacent les premiers du numerus clausus dans les professions; on s’efforce d’interdire l’immigration aux seconds. À l’action diffuse mais efficace du Broederbond s’ajoute l’action directe d’organisations pro-nazies (Boerenasie, Greyshirts, New Order animé par Oswald Pirow), dont la plus militante est l’Ossewa-Brandwag.

J. B. Vorster, qui succéda à Verwoerd au poste de Premier ministre de 1966 à 1978, était à l’époque membre de l’état-major de l’Ossewa-Brandwag. À la suite d’un affrontement sanglant entre ce mouvement et les forces gouvernementales, à Johannesburg en 1941, le général Smuts fait interner plusieurs milliers de militants de cette organisation paramilitaire, officiellement dissoute en 1950.

Ainsi, durant quinze ans au moins, se propage un racisme virulent qui exalte la supériorité de la race blanche, voire de la «race afrikaner». Son apparence scientifique renforce les croyances traditionnelles. Son aspect doctrinal suscite la recherche de méthodes et de moyens rationnels pour mettre en œuvre efficacement la politique de séparation des races. La vigueur du système de l’apartheid n’est d’ailleurs concevable que dans le cadre d’une doctrine autoritaire, fondée sur des «vérités» premières qui n’admettent pas de contestation. Aujourd’hui encore, en Afrique du Sud comme en Europe, les groupuscules blancs néo-nazis demeurent actifs dans une semi-clandestinité. La tourmente des années 1984-1987 et la relance d’une extrême droite blanche (modeste en représentativité mais bruyante) leur a redonné un certain élan, à défaut de légitimation dans l’opinion sud-africaine européenne.

2. La classification des groupes raciaux

L’application de l’apartheid exige au départ un recensement de tous les habitants et leur rattachement définitif à leur groupe ethnique d’origine. L’extrême imbrication des races en Afrique du Sud et la fragilité des critères légaux rendent cette classification difficile, souvent arbitraire, et humainement toujours dramatique.

Le Population Registration Act de 1950 (aboli en juin 1991) répartissait la population en quatre groupes ethniques principaux: Bantous (Noirs africains), Européens (Blancs), Métis (Coloureds ) et Asiatiques (Indiens). En prenant les statistiques du recensement de 1980, c’est-à-dire au moment où les fissures apparaissent dans le système d’apartheid rigide, cela donnait: Bantous 17,258 millions (auxquels il faut ajouter les habitants des trois États noirs de l’époque, soit environ 2,2 millions); Blancs 4,6 millions; Coloureds 2,7 millions; Asiatiques 0,8 million. Soit 68 p. 100 de Bantous, 19 p. 100 de Blancs, 9,7 p. 100 de Métis et 3,1 p. 100 d’Asiatiques. De loin la plus nombreuse, la population africaine, estimée en 1904 à environ 4 millions d’individus, était de 12 millions en 1965 et approchait les 20 millions en 1983. Son taux annuel moyen d’accroissement (de 2 à 2,4 p. 100) est nettement plus élevé que celui des Blancs (1,5 p. 100) tout en restant très inférieur à celui des Métis (3,1 p. 100) et des Asiatiques (3,8 p. 100). Les projections démographiques pour l’an 2000 situent la population totale de l’Afrique du Sud dans une fourchette de 47 à 51 ou 53 millions dont 30 millions de Bantous, soit un doublement dans le dernier quart du siècle, contre 5,2 millions de Blancs, lesquels pourraient être, en nombre, rejoints sinon dépassés par les populations métisse et asiatique.

L’accélération, surtout depuis 1950, de l’urbanisation et l’accroissement démographique de la communauté africaine renforcent inévitablement les contacts interraciaux et, par contrecoup, contraignent le législateur blanc à «perfectionner» sans cesse le système de l’apartheid pour réduire, sinon empêcher, les contacts. Les Métis sont pour la plupart concentrés dans la province du Cap, tandis que la communauté asiatique comprend essentiellement la forte minorité indienne du Natal et quelques milliers de Chinois. Quant à la communauté blanche, elle se subdivise en deux groupes distincts, sinon par l’origine ethnique, du moins par la langue, le sentiment et la position économique: le groupe afrikaner et le groupe anglophone, auquel se rattache la dynamique minorité juive sud-africaine.

La barrière de couleur

Mais ces chiffres bruts ne donnent qu’une faible idée de la mosaïque des races en Afrique du Sud et de la difficulté des classifications. La communauté africaine – où l’on compte dix tribus principales, Xhosa, Zoulou, Sotho, Tswana, Venda... – est elle-même très différenciée. Chez les Coloureds, il faut distinguer plusieurs sous-groupes (Métis du Cap, Malais islamisés, Griqua...). Les Japonais, quoique asiatiques, sont traités comme des Blancs. D’une province à l’autre, la répartition des ethnies est très inégale: le Transvaal recueille la moitié de la population bantoue urbanisée, la province du Cap la quasi-totalité des Métis, tandis que les Indiens sont «interdits» en Orange et l’étaient en Namibie pratiquement jusqu’en 1990, date de l’indépendance.

En définitive, deux éléments doivent être pris en considération pour juger du problème. D’abord la loi du nombre: le rapport actuel entre Blancs et non-Blancs est de 1 contre 5, alors qu’aux États-Unis il est de 11 contre 1. Ensuite, les nuances de pigmentation: la gamme des couleurs en Afrique du Sud est très étendue. Or c’est la couleur qui, avant tout, sert de base à la classification légale destinée à ériger entre chaque groupe ethnique une barrière – le colour bar – aussi étanche que possible.

La technique et la procédure de classification des races sont prévues par le Population Registration Act de 1950, modifié et perfectionné à plusieurs reprises. L’apparence physique et la commune renommée sont les deux critères retenus: toute personne dont «l’aspect est manifestement celui d’une personne blanche ou qui est généralement reconnue comme telle» est classée dans le groupe blanc. Le même raisonnement vaut pour les autres groupes ethniques.

La classification, établie par l’administration à l’occasion du recensement, est, à l’époque, mentionnée sur la carte d’identité obligatoire et, pour les Africains, sur le reference-book , document servant de livret de travail et de laissez-passer qu’ils doivent porter sur eux en permanence sous peine de sanctions. C’est à l’intéressé qui conteste sa classification d’apporter la preuve – qu’il ne peut pratiquement jamais fournir – qu’il appartient à un autre groupe ethnique. Le but de la loi est de décourager et d’interdire le passing , c’est-à-dire d’empêcher les personnes dont l’apparence physique n’est pas nettement affirmée de se faire admettre dans la catégorie des Blancs.

Une loi, votée en avril 1967, renforce ce système à l’encontre des Métis dont l’ascendance familiale est désormais prise en considération, pour écarter éventuellement les conséquences d’une apparence physique qui, à elle seule, conduirait parfois à les ranger dans la communauté blanche. Plus de 100 000 cas litigieux avaient été tranchés entre 1950 et 1957 par une commission spéciale. En 1958, le ministre de l’Intérieur indiquait que le registre de la population sud-africaine était à jour à 95 p. 100.

Les conséquences humaines et politiques

Profondément humiliant pour tous les non-Blancs, ce système de classification provoque des drames individuels et familiaux, notamment pour les ménages mixtes contraints de se séparer, pour les enfants nés de parents de race différente, dont on ne dira jamais assez le douloureux destin. Car, si l’apartheid peut être considéré, d’un point de vue purement intellectuel, comme une solution politique logique et «possible» – ce qui reste à démontrer –, on ne peut ignorer que ce système, décidé et imposé par la seule minorité blanche afin de sauvegarder des intérêts qu’elle estime légitimes, suppose une classification non seulement raciale, parce que tenant compte de différences naturelles, mais aussi et surtout raciste, parce que fondamentalement inspirée par le préjugé de race (race prejudice ).

Le système apartheid

C’est à partir de cette classification rigoureuse que devait normalement s’instaurer la politique de «développement séparé et parallèle» des races (apartheid), qui fut étendue même aux Métis – c’est-à-dire à une communauté minoritaire considérée jusqu’ici comme un «appendice de l’homme blanc». Un très volumineux appareil législatif et réglementaire définit et réglemente ce système. En réalité, ce qui fait problème pour le maintien de la suprématie politique (et de la survie?) de la communauté européenne, c’est avant tout la domination démographique croissante de la communauté bantoue. D’où les deux volets complémentaires du système apartheid qui n’entend pas être une frileuse et négative politique de discrimination raciale: un volet visant à l’établissement d’une séparation légale radicale entre les différents groupes ethniques, et un volet offrant aux Bantous la possibilité de développer librement leur propre civilisation grâce à la création des bantoustans.

La formule Live and let live apart («Vivre et laisser vivre [chaque groupe] séparément») devient le principe officiel, qui évoque à différents égards la formule Separate but Equal («Séparé mais Égal») qui fit jurisprudence dans le problème noir aux États-Unis jusqu’à son abolition, en 1954, par la Cour suprême fédérale. La séparation verticale des races et la création des bantoustans ont été les deux axes fondamentaux de ce système d’apartheid durant plus de quarante ans (1950-1991). Il faut en connaître les manifestations principales pour apprécier l’évolution ultérieure.

3. La séparation verticale des races

Au principe d’intégration qui caractérise l’État-nation, l’Afrique du Sud des années 1950 substitue le principe d’exclusion, assorti de sanctions pénales applicables aux individus, y compris aux Blancs, qui y dérogent. Une séparation verticale entre les quatre grands groupes ethniques officiels va s’instaurer progressivement, mais systématiquement, dans tous les domaines. La politique du Parti national est bien, alors, d’ériger en un véritable système de «séparation» ce qui n’était jusqu’ici en Afrique du Sud, si l’on ose dire, que simple discrimination raciale (colour bar ) plus ou moins étendue et rationalisée. Tout un réseau législatif et réglementaire se met en place, pour l’essentiel dans la décennie 1950-1960. On ne peut ici que faire allusion aux principaux textes. Il y a eu plus de quatre-vingts lois importantes adoptées en la matière entre 1950 et 1964, dont la législation instaurant la ségrégation résidentielle qui est à la base de cette séparation verticale des races. Régulièrement modifiés dans le sens de la rigueur, notamment à l’époque du Premier ministre Verwoerd (1958-1966) qui fut non pas le véritable initiateur mais le grand architecte de l’apartheid, ces textes ont été l’armature juridique d’un régime qui visait au cloisonnement le plus étanche et qui, avec le temps, espérait bien réussir ce pari. Le début du démantèlement amorcé à partir de l’année 1980 en atteste, au contraire, l’échec.

Mais, durant trente années (1950-1980), cette politique de «développement séparé» des races s’est maintenue et même approfondie dans tous les secteurs de la vie politique, économique et sociale. En réalité, avant d’être «développement», l’apartheid est d’abord et surtout «séparation», une séparation imposée par une minorité blanche et avant tout dans son propre intérêt ainsi que le proclame le principe de l’Afrikanerdom : si la communauté blanche (afrikaner) veut survivre, il faut qu’elle retienne pour elle seule le pouvoir de commandement.

Pour donner une idée du cloisonnement des communautés, il suffit d’évoquer les principaux domaines où a sévi une séparation rigoureuse. Dans le domaine politique, les non-Blancs sont exclus de toute participation aux affaires nationales et locales. En 1936 et en 1956, Africains et Métis du Cap ont perdu le droit de suffrage que leur avait reconnu la Constitution de 1909, et le Promotion of Bantu Self-Government Act de 1959 a effacé toute trace de participation même indirecte. Chaque communauté vit pour et sur ellemême: elle a, ou peut avoir, ses propres organisations politiques et professionnelles; au niveau local existent des institutions où le droit de suffrage s’exerce selon des modalités variées; sur le plan national, des conseils consultatifs, installés en 1961-1963, sont placés auprès des ministères blancs responsables. Ces organismes – qui sont théoriquement représentatifs de chaque communauté – sont considérés comme l’amorce de futurs parlements métis, indien, voire africain, dont la compétence serait strictement limitée aux affaires du groupe intéressé. Mais tout cela n’existe encore qu’à l’état d’ébauche.

Sur le plan sociologique, c’est surtout dans le domaine des rapports individuels et de la vie sociale que la ségrégation prend toute sa signification. À l’interdiction des mariages mixtes entre Blancs et non-Blancs (1949), corroborée en 1967 par l’invalidité de ces mariages contractés à l’étranger, s’est ajoutée l’interdiction rigoureusement sanctionnée des rapports hors mariage (Immorality Amendment Act, 1950). La crainte de la pollution de la race blanche est ici évidente: d’une part les mariages mixtes, entre Blancs et Bantous surtout, ont toujours été très rares en Afrique du Sud et leur interdiction ne porte guère à conséquence, d’autre part le délit d’immoralité n’existe pas pour les relations sexuelles hors mariage entre partenaires non blancs appartenant à des communautés différentes. À l’interdiction du «mélange biologique» vient s’ajouter en 1953 celle du «mélange social», le Reservation of Separate Amenities Act, loi qui sera à l’origine de ce qu’on appellera vingt ans plus tard le petty apartheid ou apartheid mesquin. La loi impose la séparation entre Blancs et non-Blancs dans tous les lieux et domaines où les contacts sociaux se manifestent (lieux publics, moyens de transport, lieux récréatifs, sports, hôtels, etc.). L’égalité matérielle de traitement est expressément repoussée, les tribunaux n’ayant plus le pouvoir d’exiger le respect du principe «séparé mais égal» généralement appliqué jusqu’à cette date.

Les exceptions à cette discrimination légale ne sont qu’apparentes. Les contacts restent mixtes dès lors qu’ils reflètent des rapports de maître à serviteur. Tel est le cas du personnel domestique, dont la situation est strictement réglementée quant aux possibilités d’hébergement en dehors des heures de travail; de plus, l’absence fréquente de locaux modernes adaptés au système de l’apartheid ou la résistance de certaines autorités locales – au Cap par exemple – jouant de leur autonomie retardent encore l’instauration d’une étanchéité parfaite entre communautés.

Ségrégation résidentielle

La ségrégation résidentielle, fondée sur le célèbre Group Areas Act de 1950 complété par des lois diverses, débouche sur un système complexe, différencié et progressif qui vise à «regrouper» chaque groupe ethnique dans des espaces géographiques déterminés et définitifs. Des zones d’habitation exclusives, subdivisées en quartiers ethniques ou linguistiques, sont ainsi délimitées par le gouvernement. Les droits de propriété et de commerce, devenus très précaires, sont en principe réservés aux seuls résidents appelés à vivre en vase clos. Le regroupement s’applique à partir de 1965 aux Métis et aux Chinois, tant dans les villes que dans les campagnes. Ces déplacements forcés de population – y compris parfois de familles blanches – provoquent des drames, des résistances, et désorganisent la vie économique. La communauté indienne a été particulièrement frappée par ce système dont l’application méthodique s’est poursuivie malgré les protestations. Pour l’État, c’est d’ailleurs une lourde charge financière, dont le gouvernement tire justification et fierté. Il est vrai que ces nouvelles Indian ou Bantu townships qui ceinturent les villes européennes obéissent à un urbanisme rationnel et offrent des avantages matériels très appréciables. Bien des bidonvilles ont ainsi disparu. Mais l’incontestable progrès matériel justifie-t-il moralement une politique fondée en principe sur les «différences naturelles» et en réalité sur l’inégalité?

Cette politique de séparation géographique des groupes raciaux dans le cadre d’un même État, dont la création des bantoustans est un élément fondamental en ce qui concerne la majorité africaine, se heurte pratiquement à des obstacles insurmontables.

La séparation dans l’emploi

Conforme à l’idéologie de l’apartheid, la séparation rigide des races dans la vie professionnelle et économique – qui touche surtout en termes quantitatifs la population noire – débouche en fait sur une discrimination raciale pure et simple au profit du travailleur blanc, mais au détriment souvent du développement de l’économie, conduite et dominée par la communauté... blanche. Avant 1948, déjà, la législation sociale variait selon l’appartenance ethnique; le mouvement s’est amplifié. Les litiges professionnels sont soumis, pour les non-Blancs, à une procédure spéciale d’arbitrage où la décision finale revient aux responsables blancs. Grèves et lock-out sont interdits aux personnes de couleur. Si les syndicats mixtes sont également interdits, les syndicats propres à chaque communauté restent libres, mais ils ne sont pas légalement reconnus, ce qui les prive de toute efficacité. Enfin et surtout, la politique du job reservation empêche les non-Blancs d’accéder aux emplois spécialisés alors même que de nombreux industriels blancs seraient favorables à leur formation professionnelle. Au début des années 1980, la répartition globale de l’emploi se présentait ainsi: les emplois qualifiés sont tenus à 80 p. 100 par les Blancs et les postes sans qualification à 82 p. 100 par les Africains; dans la catégorie des emplois semi-spécialisés, la compétition est déjà plus vive: on y compte environ 28 p. 100 de Blancs, 30 p. 100 de Métis et d’Indiens et 42 p. 100 d’Africains. C’est dans la politique de l’emploi que le système de l’apartheid aura révélé ses principales contradictions.

L’apartheid dans l’enseignement

Un système de développement parallèle et séparé doit logiquement s’épanouir – et se justifier par ses résultats – dans le domaine de l’enseignement, de l’éducation et de la culture. Dès 1953, le gouvernement prend fermement en main la direction de l’enseignement public primaire et secondaire bantou et refaçonne les programmes d’enseignement (langue et matières d’enseignement) dans la perspective d’un «développement séparé», c’est-à-dire, selon les détracteurs du système, un enseignement orienté et dévalué. Les écoles confessionnelles privées résistent avec difficulté à cette politique de séparation culturelle qui sera étendue en 1963 aux établissements pour Métis. Entre-temps, une loi de 1959 a introduit l’apartheid à l’Université malgré les protestations d’un grand nombre d’intellectuels. Désormais, les universités blanches ne peuvent plus s’ouvrir aux étudiants non blancs; en revanche ont été créés trois collèges universitaires pour les Bantous, un pour les Métis et un pour les Indiens. H. F. Verwoerd définissait fort bien la philosophie de ce système d’éducation parallèle lorsqu’il déclarait: «Il faut civiliser sans occidentaliser.» Aux critiques, le gouvernement sud-africain répond par des arguments statistiques et culturels. Le pourcentage de scolarisation de l’ensemble de la population bantoue, estimé à 55 p. 100 en 1970, était à l’époque nettement supérieur à celui d’autres pays d’Afrique australe et centrale, et peut-être à l’ensemble de l’Afrique. Et pourquoi dénoncer un système d’éducation qui, en soi, relève de ce «droit à la différence» revendiqué de plus en plus dans les démocraties occidentales? Argumentation spécieuse sans doute, eu égard aux objectifs, mais qui ne manque pas d’une certaine logique dans ce domaine de relations culturelles où les tensions, de part et d’autre, sont exacerbées.

Apartheid et répression

Le système de l’apartheid ne peut se maintenir que par la mise en œuvre d’un appareil de contrainte policière qui a pris, à l’occasion, une dimension considérable. La densité et la complexité de la législation répressive, aggravée par une qualification souvent trop vague des infractions, ouvrent la voie à l’arbitraire policier et affaiblissent les possibilités de contrôle judiciaire.

La loi sur la suppression du communisme (1950), la loi sur les laissez-passer (1952), la loi antisabotage (1962) et toutes les modifications aggravantes apportées au General Law Amendment Act ne sont que des exemples parmi bien d’autres de ces textes destinés à faire respecter l’ordre public sud-africain: sanctionner tous les manquements à la ségrégation raciale, éliminer la subversion («communiste»), traquer systématiquement le terrorisme d’où qu’il vienne. À cet effet, la détention préventive devient une véritable institution (aux antipodes du fameux habeas corpus britannique) et le Code sud-africain – qui ne fait pratiquement pas la différence entre crime de droit commun et crime politique – est appliqué avec une très grande rigueur, y compris pour la peine de mort par pendaison: 164 exécutions en 1987 et 117 en 1988 (76 Noirs, 38 Métis, 3 Blancs). Les périodes de proclamation d’état d’urgence – Sharpeville 1960, Soweto 1976 et les années 1983-1988 – sont évidemment les plus répressives, et la tension est devenue très forte. Il est vrai que, depuis le début de la décennie de 1980, le gouvernement sud-africain blanc – qui a le sentiment d’être déjà engagé dans l’«après-apartheid» – est confronté à des vagues cumulées de mouvements protestataires, tel l’U.D.F. (Front démocratique uni), et de violences meurtrières attribuées surtout à l’A.N.C. Il n’est pas dans la nature du pouvoir afrikaner de céder à l’intimidation mais c’est, au contraire, de se défendre en frappant plus fort. En témoignent toujours les procès pour «trahison» visant des membres de l’A.N.C. – le premier s’ouvrit en 1956 – qui, en janvier 1965, s’étaient soldés par quarante condamnations à mort, une douzaine de condamnations à la prison à vie (dont celle de Nelson Mandela, prisonnier devenu charismatique et finalement libéré en 1990), et par des peines d’emprisonnement temporaire totalisant... plus de cinq mille années!

Le système apartheid a rapidement perturbé (pourri?) le régime politique sud-africain qui, bien que n’ayant toujours pas de déclaration des droits de l’homme dans sa Constitution, se réclame de l’«État de droit» et du pluralisme démocratique. En fait, cette liberté de principe n’existe que dans la mesure où l’on accepte toutes les implications de l’apartheid. Il faut toutefois noter que la presse écrite a réussi à toujours préserver son espace de liberté malgré les tentatives de contrôle (Publication and Entertainment Act de 1963) et les périodes occasionnelles de censure. Les rapports entre le gouvernement et la presse sont souvent conflictuels, et l’ont été particulièrement en 1977-1979 à l’occasion d’un projet de loi finalement retiré. En 1988, on comptait trente-neuf quotidiens ou hebdomadaires principaux, édités en afrikaans, en anglais et en certaines langues vernaculaires. La presse de langue anglaise, qui se situe dans l’opposition, est, d’après les statistiques officielles, la plus lue par l’ensemble des communautés ethniques. Sur ce plan de la presse politique, l’Afrique du Sud donne une leçon de pluralisme aux autres États africains.

4. Des bantoustans aux États noirs

Tandis que la séparation verticale des races concerne toutes les communautés, la politique des bantoustans ne vise que la communauté africaine, la grande majorité des non-Blancs. Mais, en trente ans, cette politique a subi des inflexions nombreuses et, à certains égards, elle demeure fluide. La création des bantoustans a été un pari qui apparaît perdu en cette fin du XXe siècle.

Au départ, elle était présentée comme le volet positif de l’apartheid, la ségrégation étant par définition l’aspect négatif destiné à disparaître à terme une fois que les bantoustans seraient complètement structurés. Trois idées directrices inspiraient le système des bantoustans: délimiter l’espace territorial affecté en exclusivité aux différentes ethnies bantoues, assurer le développement dans le cadre d’une économie essentiellement agraire, mettre en place une infrastructure administrative adaptée aux traditions de ces populations afin de leur permettre de disposer d’une réelle autonomie de gestion. Les bantoustans prenaient ainsi le relais des «réserves» africaines (environ 260) créées à partir de 1850 à l’époque où les guerres cafres faisaient surgir au premier plan le problème crucial de l’appropriation des terres par les colons blancs, principalement afrikaners. Après le Land Act de 1913 qui avait tenté de déterminer la superficie globale idéale, une loi de 1936 avait fixé «définitivement» le chiffre total des terres à allouer aux Bantous ainsi que les conditions du rachat par l’État aux colons des propriétés incluses dans ce schéma. Avec ce rachat, achevé à 90 p. 100 en 1979, les ethnies bantoues disposent de 13,7 p. 100 de l’ensemble du territoire de la République, terres ancestrales qui ne sont pas toujours parmi les plus fertiles. C’est sur cette base qu’avait travaillé la célèbre commission Tomlinson dont le volumineux rapport publié en octobre 1954 proposait la création de sept ou huit bantoustans. Elle estimait que le projet était viable mais à condition que l’État fasse les énormes investissements nécessaires à la modernisation indispensable de l’infrastructure. Le rapport concluait à un «acte de foi» et donnait en conclusion cet avertissement: «Le choix est clair: ou bien il faut accepter et relever le défi, ou bien il faudra subir les conséquences inévitables de l’intégration des Africains et des Européens dans une société mixte.»

C’est le Premier ministre Verwoerd (1958-1966) qui donne l’impulsion à la création des bantoustans (ou Homelands ) malgré les critiques émises à l’extérieur, et aussi dans certains milieux sud-africains blancs, contre ce projet de «balkanisation»: à l’inégalité du «partage» des terres entre Bantous et Européens s’ajoute en effet une fragmentation territoriale qui fait de certains bantoustans des États «parcellisés» à l’extrême dont les morceaux sont entrecoupés par le territoire de la République. Le Transkei (capitale Umtata) fut le premier bantoustan créé en mai 1963. Vaste comme le Danemark, peuplé d’environ 1,5 million d’habitants appartenant essentiellement à l’ethnie Xhosa, il offrait sans doute par son unité géographique et par ses caractères économiques et culturels un terrain convenable pour cette expérience d’autonomie. Les autres bantoustans à venir ne bénéficieront pas tous, tant s’en faut, de la même situation. Cette politique pour Verwoerd répondait à deux objectifs principaux. D’une part résoudre à terme le problème de l’emploi dans le cadre de l’apartheid en développant l’économie de ces «foyers nationaux» bantous (à travers les investissements du Bantu Investment Corporation ) et en décentralisant au maximum les industries européennes, leur installation à la frontière des bantoustans (border industries ) devant permettre de trouver la main-d’œuvre nécessaire tout en évitant l’émigration des travailleurs africains en zone blanche. D’autre part donner l’autonomie administrative aux ethnies africaines à travers leurs propres institutions pour qu’elles assument leur plein développement social et culturel tout en faisant partie de la République.

Cette conception initiale a pourtant fait place à une évolution différente, la politique des border industries s’étant révélée irréaliste. Le découpage, une fois achevé, aboutit à la création de dix bantoustans: Transkei , Bophuthatswana , Venda , Ciskei , KwaZulu , Qwaqwa , Lebowa , Gazankulu ; KaNgwane et KwaNdebele . Les quatre premiers cités sont devenus officiellement, entre 1976 et 1982, des «États noirs» indépendants, chacune de ces républiques ayant son propre régime constitutionnel et des rapports avec la république d’Afrique du Sud fondés sur des accords de coopération.

L’O.N.U. considère cette indépendance comme factice et par conséquent «nulle et non avenue». Aucun État tiers n’a reconnu la personnalité internationale de ces nouveaux États. Il n’empêche que l’accession à la souveraineté de jure de ces ex-bantoustans représente une novation fondamentale par rapport à la conception, pour le moins floue et limitée, que s’en faisait Verwoerd lorsqu’il lança l’opération. Il se pourrait que cette évolution débouche sur des situations inédites, ne serait-ce que par la prise de conscience des populations concernées de leur droit à l’exercice effectif d’une souveraineté qui, en l’état actuel, est effectivement plus théorique que réelle.

Quel avenir pour les bantoustans?

Par-delà les critiques devenues habituelles (superficie, parcellisation, fertilité) des adversaires de l’Afrique du Sud, et par-delà les arguments justificatifs développés non moins habituellement par Pretoria, la question des bantoustans doit être replacée d’abord dans son cadre initial pour apprécier ses chances d’avenir. Dans le système de l’apartheid rigide – conforté notamment par les lois de 1959, 1967 et celle de 1971 (Homelands Constitution Act) en ce qui concerne les bantoustans –, il s’agissait bien pour les gouvernants afrikaners d’organiser l’espace territorial sud-africain en le fragmentant en plusieurs «espaces politiques» qui seraient définitivement et exclusivement «réservés» aux Noirs. Ainsi devait s’édifier avec le temps cette «constellation d’États» autour du noyau actif constitué par la République sud-africaine (blanche). Il y avait là une logique politique et une géopolitique de l’apartheid en même temps qu’une ethnogenèse (chaque bantoustan étant par principe édifié à partir du territoire ancestral d’une ethnie bantoue) correspondant effectivement à l’objectif d’un «développement parallèle et séparé» des races. Les limites des bantoustans étaient donc au départ des «frontières de refoulement» (Michel Foucher) avant que d’être ou de devenir des frontières au sens juridique sur une longueur totale d’environ 8 000 kilomètres: soit des frontières intérieures ou plutôt limites administratives pour les bantoustans, soit officiellement des «frontières internationales» en ce qui concerne les bantoustans devenus des États noirs. Mais le fait pour Pretoria, plus de trente ans après le lancement effectif du système des bantoustans, de distinguer toujours – officiellement – les Africains des National States (littéralement États-nations) des Africains «en dehors des États-nations», cependant inclus à des degrés divers dans l’orbite de la République sud-africaine, révèle à la fois la complexité du problème et l’incertitude de l’avenir.

Une double évolution est à enregistrer au tournant de 1989-1990. S’agissant des six bantoustans autonomes, le gouvernement sud-africain s’efforce d’accélérer leur développement économique et la coopération interrégionale, tout en soulignant que, malgré les retards et différences entre les uns et les autres, le produit national par tête y est (notamment au KwaZulu) parmi les plus élevés, et de loin, du continent africain. Par une politique de rachat des terres blanches, le gouvernement s’est également efforcé – sans remettre en cause l’esprit de la loi de 1936 – de réduire la fragmentation de certains bantoustans afin de leur donner une «cohérence logique». Le nombre des «unités territoriales» aurait ainsi été ramené, depuis 1975, de quatre-vingt-dix-huit à vingt-huit... Quant aux quatre bantoustans devenus des États noirs entre 1976 et 1981 – et tous plus ou moins enclavés –, ils restent évidemment très dépendants économiquement de la république d’Afrique du Sud, avec laquelle ils sont liés par des accords d’indépendance, de coopération et d’assistance technique. En somme, un régime juridique très classique dans ce qui voudrait être un autre exemple de décolonisation réussie (?): la rupture momentanée des relations diplomatiques décidée en 1985 par le Transkei tout comme l’intervention (sollicitée) sud-africaine au Bophuthatswana en 1987 pour parer à une tentative de coup d’État étant présentées, précisément, comme des incidents normaux dans les relations internationales entre États souverains. Mais, et c’est cela qui fait question, depuis bientôt dix ans la création des États noirs s’est arrêtée. Le KwaNdebele, qui envisageait son indépendance pour décembre 1986, y a finalement renoncé. Et l’on sait que le KwaZulu, le plus puissant des bantoustans autonomes dirigé par le chef Gatsha Buthelezi, rejette le statut de souveraineté au profit d’un système politique multiracial étendu à l’ensemble politique sud-africain. Va-t-on en rester là?

L’autre évolution est plus importante parce qu’elle signe, en définitive, l’échec du concept original de bantoustan. Loin d’aboutir à une «séparation résidentielle» totale entre les Bantous et les Blancs (ainsi que Métis et Asiatiques) dans un cadre juridique propre à chacun des groupes raciaux – citoyenneté (cf. Black States Citizenship Act, 1970), voire nationalité –, le système a rapidement dérapé sous l’effet de la loi du nombre, des besoins de l’économie et des résistances violentes ou pacifiques. Les travailleurs noirs dans les zones blanches, qui constituent près de 40 p. 100 de la population totale bantoue – ils ne devraient disposer pratiquement d’aucun droit politique ou autre dans le système d’apartheid rigide –, forment aujourd’hui ce qu’on appelle la catégorie des «Bantous urbanisés» ou «résidents urbains permanents». D’où le problème débattu aujourd’hui, et délicat à résoudre pour le gouvernement afrikaner, de l’élaboration d’un statut minimum (ou maximum?) pour ces Bantous qui, même s’ils sont toujours supposés être rattachés à un bantoustan ou à un État noir d’origine, ne peuvent plus être ignorés sur le plan national ou considérés comme des migrants... permanents. En restituant, depuis 1986, la citoyenneté sud-africaine à tous les Bantous – y compris à ceux des États noirs indépendants qui le souhaitent –, le président P. W. Botha a fait franchir à la république d’Afrique du Sud un pas en arrière... qui se révèle être un important pas en avant vers le changement: la communauté bantoue retrouve l’assurance de rester «sud-africaine» quoi qu’il advienne du système des bantoustans alors qu’initialement – une fois la fragmentation territoriale achevée – seules les communautés minoritaires européenne, métis et asiatique auraient conservé cette citoyenneté. La «doctrine Verwoerd» est bel et bien enterrée. Que vont devenir les bantoustans après l’abolition de l’apartheid?

5. L’«après-apartheid»

Pour l’Afrique du Sud, 1991 restera «l’année sans pareille» puisqu’elle enregistre l’abolition «finale et sans condition» de l’apartheid.

En juin 1991, le parlement sud-africain supprime les trois lois-piliers de l’apartheid: le Population Registration Act de 1950, le Group Areas Act de 1950, et les deux Land Acts de 1913 et de 1936. Ce revirement complet de politique annoncé en février 1991 par le président Frederik De Klerk a surpris l’opinion sud-africaine et étrangère. Beaucoup n’y croyaient pas vraiment, notamment dans les milieux extrémistes de l’A.N.C. et du Parti communiste sud-africain, ainsi que dans les mouvements anti-apartheid à l’étranger où le discours révolutionnaire a le plus souvent été sans nuance si ce n’est paranoïaque et, en fin de compte, sans grande prise sur le réel. La république d’Afrique du Sud vient, en tout cas, de tourner définitivement une page de son histoire et il lui faut construire un avenir autre que celui qu’avaient tracé – et promis – les architectes blancs de l’apartheid rigide.

La décennie 1980-1990

C’est au tournant de la décennie et sous l’impulsion de P. W. Botha – qui fut successivement, entre 1978 et 1989, Premier ministre du président Vorster puis lui-même président de la République sud-africaine – que s’est amorcée très progressivement la période de l’après-apartheid. En août 1979, P. W. Botha avait alerté une première fois l’opinion en présentant sa stratégie axée autour de «douze principes» parmi lesquels figurait la reconnaissance du multiracialisme et de la nécessité d’une «redéfinition» des rapports interethniques.

Sept ans plus tard, devenu président de la R.S.A., P. W. Botha se permettra d’affirmer (discours du 31 janvier 1986): «Nous avons extirpé le système colonial démodé du paternalisme ainsi que le concept démodé d’apartheid.»

À cette date, en effet, plusieurs grandes lois du système apartheid ont été abolies ou sont en voie de l’être: mariages mixtes et immoralité; contacts sociaux et petty apartheid ; régime des laissez-passer ou pass-books remplacé par la classique carte d’identité; suppression du Job Reservation dans le domaine de l’emploi et du travail à la suite des rapports des commissions Wiehahn et Riekert de 1979, et ouverture au syndicalisme multiracial.

Des amendements importants ont été apportés à des lois discriminatoires, toujours en vigueur à cette époque, qui en atténuent singulièrement la portée (ainsi, malgré le Group Areas Act , la possibilité donnée aux Bantous urbanisés d’obtenir des locations de longue durée en zone résidentielle blanche) et, en fait, annoncent à terme l’inévitable abolition de la ségrégation résidentielle.

En 1983-1984, une nouvelle Constitution est adoptée, qui réinsère dans le circuit politique national les communautés métisse et asiatique qui en avaient été définitivement exclues, dans les années 1959-1960, par le système d’apartheid rigide. Même si la majorité noire (bantoue) n’est pas concernée par ce changement constitutionnel, les réformes en cours suscitent des réactions qui sont la preuve la plus tangible de leur importance. Tandis que les adversaires de l’apartheid minimisent la portée de ces entorses à l’apartheid, les Afrikaners les plus endurcis accusent le gouvernement Botha «d’en faire trop pour les Noirs». L’apparition de deux formations politiques (un Parti conservateur, C.P., et un Nouveau Parti national, H.N.S.) sur la droite du Parti national qui est au pouvoir confirme désormais la rupture du consensus au sein de la communauté européenne, et plus précisément au sein de la communauté afrikaner.

Cette communauté est de plus en plus tiraillée entre Afrikaners modérés «éclairés» (verligte ) et Afrikaners ultra-«crispés» (verkrampte ) dont rend compte tout un courant contemporain de la littérature de langue afrikaans. Et, lorsqu’en 1986 l’Église réformée hollandaise (N.G.K.) condamne à son tour l’apartheid – en reniant en quelque sorte son interprétation traditionnelle de la hiérarchisation des races d’après la Bible –, c’est tout un courant de pensée, un dogme sud-africain, qui s’écroule.

D’autres causes, évidemment, ont contribué à ce changement de «philosophie» politique. Il y a eu, certes, les quelque trente années de lutte armée conduite principalement par la branche militaire de l’African National Congress (le Umkhanto We Sizwe , la «Lance de la nation») ainsi que par le P.A.C. (Pan African Congress ) et l’A.Z.A.P.O. (Organisation du peuple d’Azanie). Même si la résistance armée bantoue à l’apartheid n’a pas été politiquement très homogène – elle a été parfois très divisée –, elle a pesé d’un poids certain dans l’évolution du problème sud-africain.

La diplomatie internationale a également joué un rôle déterminant: les accords de Nkomati et de Lusaka (1984) conclus entre la R.S.A. et respectivement le Mozambique et l’Angola ont ouvert une première brèche dans le camp des États «de la ligne de front». La brèche s’est élargie avec les accords de New York (décembre 1988), signés entre l’Afrique du Sud, l’Angola et Cuba, qui conduisent à l’indépendance de la Namibie (mars 1990) devenue État multiracial après avoir connu l’apartheid.

Quant aux sanctions économiques sélectives déclenchées en 1985-1986 par les États occidentaux (pas tous) et les États du Commonwealth pour faire pression commune sur la République sud-africaine, elles ont probablement pesé d’un certain poids, mais davantage comme condamnation morale symbolique de l’apartheid que comme moyen de contrainte effective. À cette époque, selon les statistiques officielles, le commerce international sud-africain a connu une forte expansion.

Quel avenir?

L’abolition de l’apartheid pose la question du devenir de l’État sud-africain dont les fondements se trouvent littéralement remis en cause. À défaut de réponse, on peut au moins évoquer les trois problèmes principaux qui inquiètent la société sud-africaine au début de 1992.

C’est d’abord celui de la paix civile et de la recherche d’un consensus minimal pour «organiser l’avenir»: la légalisation, en 1990-1991, de toutes les forces politiques et le retour des exilés et bannis suscitent aussi bien l’espoir que la méfiance, la volonté de coopération que l’affrontement. Tandis que le Front démocratique uni qui avait milité pour l’abolition de l’apartheid s’autodissout (août 1991), l’extrême droite afrikaner (A.W.B.) affirme que «les Blancs doivent se préparer à la guerre» (décembre 1991) et envisage la possibilité d’une «partition».

Au sein de l’African National Congress s’affrontent modérés et radicaux, sans parler des formations bantoues révolutionnaires, tels le P.A.C. et l’A.Z.A.P.O. Sur le terrain, la violence armée et les règlements de compte entre militants noirs (ou/et mercenaires?) de mouvements politiques et ethniques opposés – notamment entre le mouvement Zoulou Inkatha et les autres forces bantoues – accumulent les victimes et, du coup, exacerbent les difficultés: par quel moyen ou par quelle procédure maintenir sinon améliorer les relations intercommunautaires dans un pays désormais ouvert à toutes les aspirations égalitaires – et à toutes les surenchères?

Un second problème, en définitive plus grave que le précédent, est celui des conséquences à tirer de la suppression du Group Areas Act , et de l’avenir des bantoustans. Les victimes de l’apartheid, tels les Métis et Asiatiques contraints par la loi ségrégative de céder leur propriété ou fonds de commerce pour cause de «délocalisation», auront-ils droit à réparation ou à récupération? On imagine assez bien qu’il faudra très longtemps pour atténuer les conséquences à terme des lois d’apartheid (propriété, éducation, travail, etc.), à défaut de les effacer. Il y aura toute une pédagogie à inventer, le cas échéant, pour tenter de remettre à niveau la situation des intéressés. Mais, en ce domaine de «discriminations positives» (lois différentes en fonction du niveau culturel des populations), l’Afrique du Sud n’est pas le seul État concerné. En revanche, elle l’est en ce qui concerne le sort de ces dix homelands , appelés ensuite bantoustans , dont quatre, en 1992, sont toujours officiellement des «États noirs indépendants» (Black States ) aux yeux de la seule Afrique du Sud.

La discrétion des statistiques sud-africaines à leur endroit (population, activités, niveau de vie, etc.) témoigne d’une prudence intéressée. Les projets de redécoupage de l’État sud-africain en huit ou neuf «régions économiques» transgressant les limites-frontières des bantoustans existants semblent annoncer, à plus ou moins long terme, leur disparition. Ce serait, alors, véritablement la fin du «système apartheid».

Le troisième problème, le plus immédiat, est celui de l’adoption d’une nouvelle Constitution qui puisse satisfaire les aspirations des différentes communautés ethniques. Pour la majorité bantoue, le seul principe acceptable est celui de l’égalité politique et civique – one man, one vote –, c’est-à-dire le principe majoritaire. On en discute en cette période de transition démocratique. Mais, sur le plan de la protection des droits de l’homme, l’accord est acquis. La prochaine Constitution de la République sud-africaine comportera (et ce sera la première fois) une Déclaration des droits (Bill of Rights ) qui, inspirée des déclarations des démocraties libérales, renvoie aussi à la Charte des libertés (Freedom Charter ) adoptée en 1955 par le Congrès du peuple de l’époque (A.N.C.), et qualifiée de «vision politique et constitutionnelle d’une Afrique du Sud libre, démocratique et non raciale» (préambule de la Charte).

Ces formules, plus ou moins oubliées, méritent d’être rappelées alors que s’est réunie (décembre 1991) la Convention pour une Afrique du Sud démocratique (Codesa) représentant dix-neuf organisations politiques multiraciales, soit la plupart des mouvements engagés dans l’élaboration d’une nouvelle Constitution. «La Codesa – déclare Nelson Mandela au nom de la délégation de l’A.N.C. – doit jeter les fondements permettant l’élimination de la domination, fondée sur des critères raciaux, de l’apartheid.»

Quel parcours, politique et psychologique, a accompli l’Afrique du Sud entre la réunion de la Codesa de décembre 1991, qui tourne le dos à l’apartheid, et la publication en 1950 du célèbre et émouvant roman de Alan Paton Pleure, ô pays bien aimé (Cry, the Beloved Country ), qui révélait au monde occidental le système de l’apartheid!

apartheid [ apartɛd ] n. m.
• 1954; mot afrikaans, littéralt « séparation »
Ségrégation des populations de races différentes, en Afrique du Sud (pratiquée officiellement jusqu'en 1990). « l'apartheid est l'expression institutionnelle de l'idéologie raciste coloniale la plus brutale » (Ziegler). Par ext. « Un apartheid linguistique » (Le Monde, 1988).

apartheid nom masculin (mot afrikaans signifiant séparation) Ségrégation systématique des populations de couleur, en Afrique du Sud. ● apartheid (difficultés) nom masculin (mot afrikaans signifiant séparation) Prononciation La prononciation [&ph85;&ph100;&ph85;&ph102;&ph104;&ph85;&ph94;&ph88;] est fautive. Il faut dire [&ph85;&ph100;&ph85;&ph102;&ph104;ɛ&ph88;], comme pour rimer avec aide. Orthographe Avec -th-. Genre Masculin : l'apartheid draconien qui régnait en Afrique du Sud est aujourd'hui aboli.

apartheid
n. m. Ségrégation raciale institutionnalisée, qui fut pratiquée systématiquement en Afrique du Sud jusqu'en 1991.

apartheid [apaʀtɛd] n. m.
ÉTYM. 1954; mot afrikaans, littéralt « séparation », empr. au franç. à part.
Hist. Régime de ségrégation systématique des populations de races différentes, en Afrique du Sud (aboli en 1990-1991).
1 Une remarque d'abord : l'apartheid est l'expression institutionnelle de l'idéologie raciste coloniale la plus brutale, la plus traditionnelle.
Jean Ziegler, Main basse sur l'Afrique, p. 157.
2 ma peau ne désarmera
ni de gré ni de force
je casse j'infirme l'Apartheid
j'annule en moi leur complot
pour que soit annulé ailleurs
en d'autres l'agenouillement (…)
Édouard Maunick, Fusillez-moi.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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